La société, l'école et l'élite cambodgiennes face à la non-lecture
CARNET DU JOUR
Août 2O11
A la veille de la Journée internationale de l’alphabétisation, le 8 septembre, la situation désastreuse de l’éducation au Cambodge ne manque pas d’interpeller ceux qui aiment ce pays. Plus particulièrement, en effet, plus de trente ans après la période khmère rouge et en cet âge, où l’hyper connectivité planétaire dans lequel le téléphone portable, Internet, les réseaux sociaux et des technologies toujours plus extraordinaires ont aboli l’espace et le temps dans la communication. Ce tableau rend extraordinairement consternante la réalité:
1. La société et l’école cambodgiennes face à la non-lecture
Un sage chinois : « Quand un individu reste trois jours sans ouvrir un livre, il acquiert une physionomie répugnante et sa conversation totalement insipide. »
Le philosophe français, Alain, pense exactement la même chose : « Aussi l’on voit que les conversations sont plutôt animales qu’humaines, soit qu’on flatte une femme agréable ou un homme puissant, soit qu’on vienne à médire les absents, les passions s’y mettent, et le mensonge, par indigence, par ignorance ou par timidité. Le livre est un meilleur compagnon : il donne sans demander ; chacun y met ce qu’il peut y mettre ; et Platon imprimé a toute la patience possible ; il répète pour les sourds. Voilà pourquoi les gens de bonne compagnie tombent aux anecdotes et aux récriminations en commun, s’ils ne sont point nourris d’abord de lectures. Qu’apprend-on à l’école primaire ? On apprend à lire. Qu’apprend-on à la Sorbonne ? On apprend à lire. Voilà l’essentiel de la culture littéraire.
Sherman Alexie "Quelle vie peut-on avoir dans une maison sans livres ?", s'interroge-t-il au début du roman. Sa réponse : "J'ai grandi dans une maison pleine de livres, mais la plupart de mes amis et leur famille n'en avaient pas. Et je suis celui qui a réussi à s'en sortir. Quand je suis allé dans une école « blanche », certaines maisons avaient des livres, d'autres pas. Et ceux qui s'en sont sortis, dans la communauté blanche, sont également ceux qui avaient des livres.
Robert Louis Stevenson : Le don de la lecture, ainsi que je l’ai appelé, n’est pas très courant ni généralement très compris. Il s’agit avant tout d’un grand talent intellectuel,- d’une grâce, devrais-je dire -, par lequel un homme arrive à comprendre qu’il n’a pas toujours raison, et que les autres, dont il diffère, n’ont pas nécessairement tort. »
Michel Déon : La vie d’un autre, les vies qui nous séparent des conventions, des respects, des timidités, des ignorances et aussi, très souvent , l’argent et la naissance qui ouvrent tant de portes ? Chaque lecteur a sa propre lecture, intrinsèquement semblable à son égo. La baguette de fée du romancier abolit les distances et le temps, se joue de la logique et ordonne le hasard. En somme, le roman est la clé de nos songes au prix d’un effort très minime : la lecture.
Charles Dantzig : Lire ne sert à rien. C’est bien pour cela que c’est une grande chose.
Paulo Freire : Toute lecture du mot est précédée d’une lecture du monde.
Albert Camus dans un raccourci saisissant affirmait que le livre devrait être lu « autant pour ce qu’il est que pour ce qu’il dit ».
La lecture est une condition indispensable pour tout développement humain. L’école ne peut se priver pour former et éduquer. Ces deux options constituent l’essence de l’existence d’une société humaine.. .Sans lecture, pas de diffusion de savoir ni des idées et des valeurs, activité indispensable pour l’épanouissement individuel et collectif.
Sans plus tarder, qu’en est-il de la situation de la lecture au Cambodge ?
Avant de parler de la lecture, un mot sur la situation générale du pays. Le Cambodge reste toujours parmi les pays les plus corrompus du monde : Selon Transparency International, le Cambodge figure sur la liste des pays les plus corrompus :154ème en 2010. "La corruption existe à tous les niveaux de la société, des écoliers qui paient des pots-de-vin à leurs enseignants, aux riches qui accaparent les terres et volent les ressources naturelles en toute impunité", d'après l'ONG Global Integrity.
50% des plus de 15 ans ne savent pas lire. Cela est dû notamment au manque d’ouvrages complémentaires à l ’école, où ne sont disponibles que de vieux manuels scolaires, ce qui ne favorise pas le développement des connaissances. Dans les zones rurales, l’accès aux livres est encore plus limité. Les agriculteurs qui savent lire, par exemple, n’ont pas accès aux ouvrages qui leur permettraient d’améliorer leur travail quotidien. Selon une enquête personnelle : le fossé demeure aussi dramatique entre les Cambodgiens et la lecture, même parmi les élites. Cette « dé-lecture de la société » est une crise culturelle.
Les données économiques sont accablantes :
- 14 millions d’habitants actuellement, projection en 2050 : 30 millions
- 1/3 de femmes seules
- 50% de la population a moins de 15 ans
- Plus de 50% de la population est illettrée, donc ne maîtrise ni la lecture ni l’écriture, dont 19% d’ hommes et 45% de femmes.
- 35% seulement de la population a accès à l’eau potable
- 45% des enfants sont sous-alimentés
- 30% des enfants achèvent la scolarité primaire, 14% au collège, 6% au lycée
- 260 000 enfants ne vont pas à l’école
- Mortalité infantile :75/1000 (5 en France)
- 36%à 40%, selon les sources, de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté (85 euros par an)
- En 2009 Transparency Internationale a placé le Cambodge en 158ème place sur 180 pays.
Pourquoi une crise culturelle, pourquoi une capacité de lecture pour toute la société est une condition indispensable à son développement ?
Nous faisons modestement parmi ceux qui, depuis la fin du régime khmer rouge en 1979, ont pensé que la lecture est aussi importante que l’oxygène ou la force de gravité. Elle s’impose donc, à notre avis, comme un besoin vital pour tout citoyen. C’est un processus qui n’a pas de limite définitive : lire pour se cultiver et se cultiver pour lire.
Selon Emmanuel Todd : La France atteint à la veille de 1914 le stade d’alphabétisation universelle, tout au moins pour les adultes hommes et femmes. Les Français peuvent lire les journaux, des tracts, des prières, des modes d’emploi. Mais le nombre des lycéens, des bacheliers et d’étudiants reste infime. L’homogénéité éducative du pays est maximale. L’âge d’or des idéologies correspond à cette démocratisation de base des savoirs. L’alphabétisation permet l’affirmation de l’individu que la lecture rend plus autocentré, capable d’introspection et vulnérable à une anxiété de type nouveau... Mais cet individu reste à un stade littéralement « primaire » de développement éducatif, plus susceptible d’entrainer une adhésion passive aux textes qu’une critique autonome ; il accepte les propositions idéologiques simples contenues dans la littérature politique et religieuse...La culture politique des années 1900-1960 concerne tous les citoyens, à travers l’écrit, mais sur le mode de la réception. L’alphabétisation permet la naissance des partis politiques puissants et le militantisme sur une vaste échelle. : en somme la mise en marche des masses.
Des remèdes pour motiver la lecture
Il faut investir massivement dans la petite enfance. C’est le moyen le plus efficace pour former l’être humain à maîtrise son destin. Etre cultivé c’est un devoir. On ne naît pas homme, on le devient. L’homme n’est pas sa nature biologique, il est par son héritage culturel, d’un long processus d’apprentissage pour être lui-même dans le monde. L’homme qui veut s’instruire doit lire, observer pour rectifier ce qu’ils a appris.
N’oublions pas, apprendre à lire c’est d’abord d’apprendre à recevoir un objet de lecture, à l’interroger, à l’interpréter, à se l’approprier, l’appréhender. Le monde est immense mais il est désormais à portée de main. Le temps n’avance plus à la même vitesse que d’autrefois. Il va de plus en plus vite depuis que l’information peut se diffuser quasiment partout en temps réel. Mais cette information ne saurait être acquise que par les personnes ayant la capacité de le maîtriser. Autrement dit, par celles qui sont capables d’abord de lire.
L’enseignement doit être la priorité absolue. En effet, face à la non-lecture de la société cambodgienne, l’école reste le catalyseur incontournable. Parallèlement il serait souhaitable que la société civile, la famille se mobilisent davantage pour sensibiliser la population contre ce drame national. Des coins de lecture doivent être aménagés partout dans toutes les classes et les établissements scolaires.
2. Culture orale, culture écrite :
La culture orale est une façon de préserver et de transmettre l’histoire, la loi, la littérature de génération en génération dans les société qui n’ont pas de l’écriture ou l’écriture est réservé exclusivement par une trop petite minorité de ses membres, comme le Cambodge..
La culture écrite : Selon David Orson, la culture écrite n’est pas seulement la transcription de la parole. Son développement s’est accompagné de prise de conscience des structures et de fonctionnement de la langue, de « passer d’une pensée sur les choses à une pensée sur la représentation des choses, c’est-à-dire une pensée sur la pensée. Notre conception du monde moderne et de nous-mêmes est un sous produit et , pourrait-on dire, de l’invention du monde sur le papier. »
3. Droits des enfants, devoirs des enfants :
Quand je parle des enfants dans les rencontres, on me rétorque souvent, : « c’est bien de parler des droits des enfants mais il faut aussi parler de leurs devoirs, vous ne croyez pas ? » J’ai toujours la même réponse. « Depuis plus de quarante ans, j’ai beaucoup observé, beaucoup lu, beaucoup discuté sur les problèmes des enfants et tout ce que je peux témoigner est ceci : tous les enfants qui ont été élevés dans l’amour et le respect de leurs droits par les parents et la société, ont généralement la spontanéité, l’authenticité, la soif d’apprendre, la fraîcheur, la confiance, le besoin d’être aimé. Et je souligne, les enfants qui ont été dans de bonnes conditions, ont la capacité à saisir eux-mêmes où sont leurs devoirs, où sont leurs responsabilités et à les exercer. Par contre, les enfants qui n’ont pas connu la joie d’enfance, l’amour, le respect, dont les droits ont été stigmatisés, obligés d’abandonner leur scolarité, ce sont eux en effet, à qui on rappelle leurs devoirs envers la société.
Savoir lire et écrire est un droit fondamental de chaque citoyen. Ce combat doit donc d’être au centre des objectifs.
Quelle est la première partie de la politique pour le Cambodge ? L’éducation. La seconde ? L’éducation. Et la troisième ? L’éducation...(1)
Ong Thong Hoeung
(1) Manque d’éducation : société bloquée mentalement, sociologiquement et économiquement
DELBROUCK Barbara
Le Cambodge est un pays riche, avec de nombreuses ressources*** et une croissance stable de 10%. Pourtant, il ne démarre pas. Selon Ong Thong Hoeung, cela est dû à l’état de l’éducation, qui est catastrophique. « L’enseignement primaire et secondaire est délabré à la campagne ! », lance-t-il. Au Cambodge, un quart de la population est illettrée.**** Selon l’Unesco, plus de la moitié des enfants sont exclus de l’école avant d’avoir atteint un niveau d’alphabétisation suffisant pour le conserver.
Les infrastructures sont mauvaises et les familles ont de plus en plus de mal à financer la scolarisation de leurs enfants. Le gouvernement ne dépense d’ailleurs que 2% de son PIB pour les dépenses scolaires. A titre de comparaison, l’Europe de l’Ouest en dépense le double voire le triple.
Ong Thong Hoeung s’est rendu dans les campagnes cambodgiennes afin de réaliser un rapport pour le Parlement européen. Il a tenté d’élucider les raisons du blocage de l’économie cambodgienne, toujours cantonnée à l’industrie de confection. Historiquement en Asie du Sud-est, les pays commencent par développer leur industrie textile et ils profitent ensuite du capital pour se lancer dans d’autres domaines. Cela fait maintenant vingt ans que le Cambodge s’est lancé dans l’industrie textile, mais il ne passe toujours pas à un autre secteur.
Après avoir passé quelques mois dans les campagnes, Ong Thong Hoeung a constaté qu’il s’agissait d’un problème d’éducation. Aujourd’hui, ce sont majoritairement les filles qui partent en ville pour travailler dans l’industrie textile. A la différence des ouvriers singapouriens il y a quarante ans, qui avaient le niveau secondaire, la plupart des ouvrières cambodgiennes savent à peine lire et écrire. « Elles ne peuvent donc pas faire autre chose que ce qu’on leur demande de faire ! » conclut Ong.
Le milieu du bâtiment, qui occupe environ 20% de la population, connaît le même problème. En l’absence de travailleurs qualifiés cambodgiens, ces postes sont confiés à des vietnamiens, les cambodgiens étant relégués aux travaux physiques.
« Le Cambodge subit un deuxième génocide depuis 30 ans : un génocide culturel ! », s’insurge Ong. « L’éducation et la formation sont capitales ! On ne pourra pas construire une démocratie avec des illettrés ! »
DELBROUCK Barbara
*Rapport de Licadho mai 2008 : "Reading Between the Lines: How Politics, Money & Fear Control Cambodia's Media" Report 2008
**Global Witness est une ONG spécialisée dans la lutte contre le pillage des ressources naturelles (pétrole, bois, diamants) des pays en voie de développement et la corruption politique qui l’accompagne.
***Ressources du Cambodge: Minerai de fer, manganèse, phosphate, pierres précieuses, bois, eau, (possibilité d’énergie hydraulique), gaz et pétrole (récemment découvert)
****Taux d’alphabétisation du Cambodge: 73,6% (2008) selon le CIA World Factbook
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Commentaire:
4 commentaires:
Merci pour ton mot et avoir pensé à moi. J'ai lu avec grand intérêt ton tout récent messqge à Cancambodia sur la lecture et l'éducation au Cambodge.
Tu sais très bien que la raison principale de cet état de fait désastreux est l'éradiction des intellectuels par les Khmers rouges. Certains cependant on réussi à survivre, mais ils sont à l'étranger comme toi ou Clairr Ly ou Bora Touch. Qu'est-ce qui t'empêche de venir faire de la formation dans to pays une semestre par an ?? Cela ne te coûterait rien car la vie est beaucoup moins chère au Cambodge qu'en Europe et la différence te paierait ton voyage.
Pour le Tribunal, il y a belle lurette que les procès 3 et 4 ont été abandonnés sur les injonctions de Hun Sen. Il n'y a donc plus besoin d'enquêteurs.
Ce qui est plus inquiétant, c'est que d'une part nous n'avons toujours pas le verdict définitif de Duch en appel. Cela fait 6 mois qu'on l'attend. Tout ce que je sait, c'est que nous l'aurons d'ici la fin de l'année. C'est long !!!
Ce qui est encore plus inquiétant, c'est que le procès No2 ne démarre pas vraiment,, les quelques séances so far n'ont été que les objections juridiques. Le vrai procès, avec l'acte d'accusation, nous l'attendons toujours. la semaine prochaine des psychiatres doivent venir pour déterminer si Ieng Thirith est vraiment trop folle pour suivre le pràcès. Donc déjà une de moins !!:
Quand te verrons-nous au Cambodge ? Je serais bien heureux de te voir ainsi que ton épouse. Comment vont tes filles et sur quel continent sont-elles ?
en toute amitié,
H
Texte très intéressant
Janette
Robert Louis Stevenson : Le don de la lecture, ainsi que je l’ai appelé, n’est pas très courant ni généralement très compris. Il s’agit avant tout d’un grand talent intellectuel,- d’une grâce, devrais-je dire -, par lequel un homme arrive à comprendre qu’il n’a pas toujours raison, et que les autres, dont il diffère, n’ont pas nécessairement tort. »
Quant à ce que dit E.Todd, je reste un peu sur ma faim :
Bien à toi
M
Les Thais provoquent, les Cambodgiens ne savent que se plaindre, se lamenter. L'avenir est dans l'économie. Comment élever le niveau des connaissances du peuple si les universités, surtout scientifiques n'utilisent que des langues étrangères ? Qui s'occupent de notre histoire ? Comment sortir notre pays de ces maux ? L'histoire et la langue ne sont-ils les premières bases fondamentales de l'unité nationale ? La Belgique n'est-elle pas une illustration de l'importance de la langue ? Pourquoi laisser aux seuls étrangers le soin d'écrire notre histoire .
Heureusement il y a d'autres étranger qui contestent des "historiens" comme Coedes. Texte ci-dessous.
Bien à toi et à toute la famille
M
Lili