Le Témoignage de la littérature(attached)*

Publié le par oth

Le Témoignage de la littérature(attached)*

Par Ong Thong Hoeung
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*« Mais attention que (…) ceux qui avaient choisi le parti du crime ne
deviennent nos tourmenteurs, à la faveur de notre légèreté et d'un oubli
coupable. » *
René Char

…

Je n'ai pas repris sans émotion le chemin de Phnom Penh que j'avais si
souvent arpenté vers et dans ce qui fut le fantôme sous le régime Khmers
Rouge. Il y a trop d'horreur qui traîne dans les rues de Phnom Penh, pour
apprécier le charme alangui de cette vieille ville de ma jeunesse. Je pense
notamment, bien sûr, au camp d'extermination de Tuol Sleng, un des grands
symboles de la barbarie de ce siècle. C'est à S21, Tuol Sleng, que beaucoup
de mes proches ont été arrêtés et torturés, insultés et tués. Je pense aussi
aux autres centres de rééducation où je fus envoyé.

La perte de mes amis avec lesquels j'ai partagé la souffrance demeure ancrée
dans ma mémoire. On m'a dit : «  arrêtez de vous tourmenter  inutilement à
cause de cette histoire ancienne. Tournons la page !  Enterrons le passé !
Pourquoi nous nous imposons toutes ces horreurs ? Entrons au XXI ème
siècle ! Ne voyez-vous pas que le Mékong est toujours là ? Comme sont là les
pagodes dorées, les rues plus animées qu'avant et les belles villas qui
fleurissent avec leur belle architecture moderne gréco-thaïlandaise… »

Nous avons une tendance à nous glisser dans la facilité au lieu de nous
préoccuper des choses qui nous dérangent. Cela fait fâcheusement partie de
la nature humaine que d'osciller entre la dialectique *oubli-mémoire*. C'est
pour cette raison que je me bats contre l'oubli. Il existe au moins trois
motivations qui me poussent:

   1. nous savons bien que quoi que nous fassions, nous ne pouvons jamais
   faire revivre les morts. J'en suis convaincu. Cependant, nos morts ne seront
   pas tout à fait morts : ils vivent toujours en nous aussi longtemps que nous
   ne les abandonnerons pas et qu'une pensée affectueuse et fraternelle de
   notre part  viendra échauffer leur âme ;

   1. la société humaine a besoin de mémoire pour retrouver ses valeurs
   et la force de croire un idéal ;

   1. enfin, c'est le plus important : il ne faut surtout pas croire que
   cette barbarie n'arrivera plus. La bête immonde pourra toujours se relever.
   Elle n'est pas morte et guette toujours l'occasion de se manifester.

 Dans ce contexte, je trouve très opportun le choix de Phnom Penh pour
organiser notre colloque aujourd'hui.  Pour la première fois dans l'histoire
du Cambodge, une capitale fut évacuée de manière inhumaine.  Pour la
première fois sans doute aussi dans l'histoire de l'humanité, un peuple
choisissait de s'autodétruire. Le mal a été absolu, indicible. Il n'avait ni
limite ni critère. L'inhumain à l'état pur dépasse la compréhension humaine.
Deux millions de personnes ont ainsi été exterminées, disparues en moins de
quatre ans.

Si l'on me demandait la date la plus importante pour le Cambodge et
peut-être pour l'histoire universelle, je répondrais sans aucune hésitation,
le jour de l'évacuation de la ville Phnom Penh par les Khmers Rouges.
Croyez-moi, c'est avec beaucoup de souffrance que je tire cette conclusion.
Mais la raison est plus qu'évidente à mes yeux. Chaque homme et chaque femme
vivent en ayant pour horizon leur mort naturel en tant qu'*individu. *Depuis
le régime Khmer Rouge, c'est le peuple cambodgien globalement qui doit vivre
dans la perspective de sa disparition en tant qu'*espèce.* C'est la première
fois qu'on voit clairement que le mal du Cambodge vient d'abord des
Cambodgiens eux-mêmes. Indiscutablement, pendant la période khmère rouge, ce
sont les Cambodgiens qui tuèrent d'autres Cambodgiens. Comme les
scientifiques qui se posent la question de savoir à quoi pensaient les
habitants de l'Ile de Pâques lorsqu'ils ont décidé de couper le dernier
arbre sur leur île, j'aimerais adresser cette même question aux responsables
de mon pays. Pourquoi avez-vous décidé de vider les villes ? Pourquoi
massacrer les femmes et les enfants ?

Lutter pour la mémoire, c'est *refuser que la mort des victimes des Khmers
rouges ne soit qu'un détail. *Si je continue à écrire et à réagir, c'est
parce que, malgré tout, en dépit de tout, je sais qu'on n'a pas d'autre
choix qu'espérer. Je suis un pessimiste de cœur mais optimiste de raison.

Elie Wiesel a fait l'éloge de Jérémie à maintes reprises dans ces livres. Il
écrit notamment que  *« Dans tous les personnages bibliques, le plus
tragique c'est le prophète. Il a prévu la tragédie mais n'a pas pu
l'empêcher, n'a pas pu l'éviter, n'a pas pu faire en sorte qu'elle n'arrive
pas.*
*Mais de tous les prophètes, le plus tragique c'est Jérémie. Pauvre ! Il a
prévu la tragédie, il a vécu la tragédie, il a survécu à la tragédie pour
raconter. Pauvre Jérémie ! Il a raconté. » *

C'est aussi notre rôle et notre destin, à nous tous qui sommes les
survivants de cette tragédie khmère rouge.  Comme Jérémie, nous avons vécu
la tragédie, nous devons vivre pour témoigner, pour la mémoire des victimes.
Les idées sont plus puissantes que les armes, au bout du compte.

Mais que signifie la mémoire ?  J'avoue que j'ai eu beaucoup de mal à
trouver ce mot en khmer *vignean, ka chang cham… *Ces mots n'ont pas tout à
fait la même signification que le mot mémoire. La mémoire n'est ni
l'Histoire ni une simple connaissance du passé. Selon historien, Jean
Charlot, « *la mémoire en réalité, procède d'un triple choc ; le choc de
vécu, le choc de l'image, le choc de révélation. Et suppose une volonté de
Mémoire pour s'incarner dans la collectivité. »*   La mémoire que nous avons
en commun avec nos semblables est essentielle.  Sans elle, nous nous ne
pourrions ni acquérir notre formation ni notre orientation. Sans mémoire
historique, nous n'aurions ni repère pour nous comprendre ni pour comprendre
les autres. La mémoire bouge. Bien qu'elle s'attache à des lieux et des
paysages déterminés, elle se refuse de s'enfermer dans un endroit. Les
survivants du génocide peuvent trouver n'importe où, à Paris, New York,
Canberra, Bruxelles …un bruit du passé.  Le choc du mal  peut surgir à tout
moment. On est dans le présent mais on ne se sépare jamais du passé. Je
m'exprime ainsi devant vous parce que les idées justes peuvent réveiller les
consciences engourdies par trop d'indifférence, trop de calculs mesquins,
trop d'ignorance.

Contrairement ce que prétendent certains, les leçons de mémoire sont très
importantes. Quand il y a un accident d'avion, la première chose que les
enquêteurs essayent de trouver, c'est la boîte noire. Elle a enregistré tout
dans sa mémoire. Chez les êtes humains, c'est moins élaboré. A la place de
la boîte noire, cette tâche est confiée à la mémoire. C'est le souvenir qui
construit l'être humain. C'est l'histoire individuelle jusqu'à l'histoire
universelle.   Et l'homme a besoin de la mémoire pour exister en tant
qu'homme.  Pour preuve, la rencontre aujourd'hui des auteurs et des
spécialistes qui ont contribué à la faire revivre dans la conscience
humaine. Grâce à leur travail, ils espèrent que les nouvelles générations
qui leur succèdent ne les oublieront pas, en dépit de leurs soucis.  Je
m'exprime ainsi : nous trahirions nos enfants, nos petits enfants ou
simplement notre devoir d'homme  si nous ne faisions  pas ce qu'il fallait
pour perpétuer la mémoire.

Encore un mot sur la justice ! Dans le cadre de notre colloque et alors
qu'en ce moment même les Chambres Extraordinaires pour juger les
responsables KR  peinent à être opérationnelles, comment ne pas insister sur
une question qui déjà se posait inlassablement depuis et se pose toujours et
peut-être avec encore beaucoup plus d'acuité aujourd'hui ? Je veux parler de
l'impunité, de l'inacceptable l'impunité qui est le cancer de la société
cambodgienne. J'ai eu l'occasion à plusieurs reprises de dire qu'il n'y a
pas de réconciliation nationale sans justice. « Sans justice digne de ce
nom » veut dire sans débat dans la société, sans réflexions sérieuses et
dépassionnées sur les causes de génocide, il n'y aura pas de réformes pour
une indépendance judicaire, une des trois conditions indispensable pour
instaurer l'Etat de droit. Que dire de* «je ne faisais qu'obéir aux ordres
de l'Angkar » *professés par des anciens lieutenants de  Pol Pot pour se
déculpabiliser de leurs terribles fonctions de bourreau ?

J'ai connu moi aussi le camp de rééducation sous les Khmers Rouges. Alors
que j'étais encore jeune, je suis retourné au Cambodge en 1976 dans l'espoir
de retrouver ma famille et participer à la reconstruction du pays. Contre
toute attente, dès mon arrivée, les Khmers Rouges m'ont amené à l'Institut
Technologique Khmèro-Soviétique, où se trouvaient déjà des centaines des
Cambodgiens de l'étranger en train de subir d'horribles souffrances. A cette
époque, le régime KR a transformé cette faculté, offerte par Moscou, en camp
de rééducation pour les intellectuels de l'étranger. C'est le K 15.  Ce fut
mon premier centre de détention. J'aurai ensuite séjourné dans plusieurs
centres de rééducations différentes : à Phnom Penh et ses environs, Boeng
Trabek, Takhmau, jusqu'au camp de Dey Kraham, dans la forêt de la province
de Kg Cham. D'un endroit à l'autre, pendant 3 ans, mes compagnons et moi
avons subi la terreur, les travaux forcés, les menaces, la faim, la mal
nutrition, les humiliations à l'intérieur des barbelés, sans aucune
possibilité de recevoir du courrier, des visites  ou des informations de
l'extérieur. Les deux tiers d'entre-nous disparurent. Quelques-uns furent
torturés et tués à Tuol Sleng, pour beaucoup d'autres, on n'a aucune idée
précise des conditions de leur mort.  Des paysans des environs de l'ancien
camp de Dey Kraham ont découvert certains d'entre eux : ils sont environ
deux cents dans les fosses communes.

C'est du souvenir de ces tristes expériences qu'est né mon livre intitulé
« J'ai cru aux Khmers Rouges, Retour sur une illusion » et traduit en
italien et khmer. Mon intention dans ce livre fut de raconter comment
réagissent les gens face aux conditions extrêmes : l'endoctrinement dans le
camp de rééducation, la démolition de la personne, la peur, la mélancolie,
la faim, les disputes, le courage et la lâcheté. J'ai fait tout mon possible
pour relater les faits réels sans juger.

Ce livre a reçu un accueil très positif des médias en Europe. Des centaines
de lecteurs m'ont écrit. D'autres en France, en Italie et en Belgique
notamment m'ont invité à en parler.

A travers ces innombrables rencontres enrichissantes dans diverses régions
d'Europe, j'ai pu faire connaissance avec beaucoup de personnes différentes,
des étudiants, des hommes et des femmes de différentes conditions, écrivains
philosophes, artistes ou messieurs et mesdames tout le monde.  De ces
rencontres, j'ai appris à connaître la diversité de notre monde et aussi et
surtout de l'universalité des questions sur l'existence humaine, de
l'universalité de droit humain et surtout de l'importance de l'éducation.
 C'est sur l'éducation donc que je voudrais terminer mon intervention. C'est
indispensable pour qu'on ne puisse plus dire que « un homme n'est pas égal à
un autre » ou  « le peuple ''ancien '' est supérieur au peuple
'' nouveau'' ». Dans le régime khmer rouge comme dans les régimes
dictatoriaux, il y en a un qui était un homme et qui le sait ; il refuse
d'admettre l'autre comme un homme égal à lui. C'est là le paradoxe. Comme
sous Pol Pot : « ce n'est pas un homme, c'est un ennemi que l'on peut
l'exterminer. Homme égal à zéro donc il n'y aucun intérêt à ce qu'il reste
en vie ; aucune perte à qu'il soit détruit ».

Il faut faire très attention, si un jour vous entendez un hurleur qui hurle
qu'un homme n'est pas un vrai homme, tout peut arriver. On commence par le
ficher,  puis on le suit, on l'arrête et enfin on le tue.

N'oublions pas, si un jour, au Cambodge, on dit qu'un homme égale zéro, ce
n'est pas seulement l'homme en question seul qui risque de devenir  zéro
mais aussi le Cambodge qui est atteint. Au bout de compte, c'est le
« Cambodge année zéro » qui risque de recommencer.

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Publié dans Littérature

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