S21, Par Ong Thong Hoeung

TUOL SLENG, S21

ONG Thong Hoeung

 

A ceux qui parlent d'oublier,

A ceux qui parlent de pardon,

Qu'on casse la gueule sans exception

A coups de lourd marteau d'acier.

Bertolt Brecht

 

Si la littérature n'est pas écrite pour rappeler les morts aux vivants, elle ne que futilité

Angelo Rinaldi

 

La composition de ce dernier chapitre m'était le plus pénible. Elle a exigé plus la capacité d'un seul homme. En plus des souvenirs de mes collègues assassinés à Dey Kraham, j'ai trouvé des centaines d'aveux de ceux qui ont été assassinés à Tuol Sléng. J'ai choisi deux d'entre eux qui sont à mon avis représentatif de notre génération, pour parler au nom de ceux qui ont péri. Tuol Sleng

 

 

 Un matin du juillet 79, en achetant des bananes flambées au marché de Tuol Tapoung, je fais une triste et incroyable découverte : le papier d'emballage est une page d'un manuscrit signé par Kol Dorathy, un ancien étudiant de Paris que je connaissais bien. Je l'avais rencontré pour la dernière fois au camp de Takhmao. Je lis et relis à plusieurs reprises cette page un peu imbibée maintenant de l'huile de coco. Je veux être sûr que je ne fais pas un mauvais rêve en plein jour. Hélas, il n'y a pas d'erreur possible, l'écriture est bel et bien de lui. D'après la date marquée à droite de ce papier, je comprends qu'il a été sorti de Takhmau pour entrer directement dans le mystérieux camp de la mort, S21. Bien que je me suis préparé au pire, cette découverte a l'effet d'une bombe qui diminue considérablement tout l’espoir de retrouver les disparus vivants. Je demande à la marchande où elle a trouvé tous ses papiers. Elle me répond que son jeune fils les a trouvés à l'école Tuol Svay Prey. Je lui dis que j'aimerais les récupérer. Je veux bien, dit-elle, mais presque tous les vendeurs ici ont des papiers de là-bas. Cela vous coûtera une fortune, ajoute-elle en me regardant l'air perplexe. Je regarde autour d'elle. Je vois en effet, qu'elle a raison, la plupart des papiers utilisés pour envelopper les marchandises sont à peu près les mêmes que celui de Dorathy. Malgré ma curiosité, je n'ai pas assez de riz pour me permettre de tout dépenser en échange de toutes ces feuilles de papiers dans ce marché de Tuol Tapoung. D'ailleurs, je me demande si les autres marchés ont aussi des feuilles de même provenance. Je me contente donc de lui demander le cahier de mon ami Dorathy. Et comme son petit garçon venait d'arriver, je demande à la maman, si elle veut bien le laisser partir avec moi pour me montrer où se trouve l'école Tuol Svay Prey. Je ne me rappelle pas avoir connu une école qui s'appelait ainsi dans les années soixante. Elle ne voit pas d'inconvénient que son fils m'accompagne pour aller voir cet endroit. Quand nous y sommes, je comprends que ce camp d'extermination de Tuol Sleng était, dans les années soixante, appelé le Lycée Ponhear Yat. A partir du coup d'Etat de 1970, le régime républicain a changé son nom en lycée Tuol Svay Prey. Derrière le lycée Tuol Svay Prey, il existait depuis des années cinquante, une école primaire qui portait le nom de l'école Boeng Keng Kang et qui fut remplacée aussi par le nom de Tuol Sleng à partir de 1970. Maintenant pour faciliter la compréhension, j'utilise le mot camp comme au temps de Pol Pot. Donc le camp même occupe une superficie environ de 600 mètres de long et 400 mètres de large, entouré par un double ou même triple murailles de tôles ondulées, surmontées de fils barbelés très solidement implantés. Pourtant Ieng Sary a dit que les prisons n'existent pas sous son régime. Un jour après cette visite, je rencontre, Kang Sanérath, un ami du camp de Boeng Trabek. Je lui apprends ma découverte au marché de Tuol Tapoung. Il me dit qu'il travaille justement à Tuol Sleng depuis deux semaines et qu'on a besoin des gens maintenant pour s'occuper de tous ces confessions. Les Khmers Rouges n'ont pas eu de temps de les détruire, dans leur précipitation pour s'enfuir, avant l'arrivée des troupes vietnamienne. Cette proposition me plaît tout de suite. Le lendemain je me présente à Tuol Sleng comme nous en sommes convenus. Je suis reçu cordialement par Sanérath. Il me présente une dizaine de ses collègues de bureau. Notamment, Ing Pech qui semble parfaitement connaître tout le fonctionnement de cette prison. Lui-même, mécanicien dans l'ancien régime, a été arrêté à Kompong Som en 1977 et enfermé à Tuol Sleng depuis cette date jusqu'à l'arrivée des troupes vietnamiennes. Il y a une vingtaine d'autres employés dont la plupart sont des anciens fonctionnaires venus de la région de l'Est, Prey Veng et Svay Rieng. Quelques jeunes gens et jeunes filles y travaillent également. Je les connais presque tous parce qu'ils sont des jeunes de B 32, mon dernier camp de Boeng Trabek. On me dit que je devrais, d'abord aller voir l'expert vietnamien. C'était le "frère" Mai Lam qui dirige le Camp d'Extermination de Pol Pot-Ieng Sary. C'est le nom officiel qu'on peut lire sur l'enseigne, en gros caractères, à la porte d'entrée du bâtiment. Il a été prévenu de ma présence. Je descends au rez de chaussée, pour diriger vers le bureau de Mai Lam à l'entrée du lycée Tuol Sleng. En bas de l'escalier, je suis frappé de voir les portraits de Pol Pot en buste au milieu des innombrables ustensiles, statues et statuettes en argent et en bronze, récupérées probablement des pagodes ou maisons abandonnées. Des moules destinés à réaliser ces bustes monumentaux de Pol Pot comme ceux de Mao Tsé Tung ou Kim Il Sung y sont également. Plusieurs tableaux à l'huile sont peints d'après la photographie de jeune Pol Pot au maquis au début des années soixante dix. Je reconnais l'œuvre de Mok Sun Khun, ancien élève de l'école des beaux-arts de Paris. Ing Pech, m'a confirmé que Khun a passé son temps de prisonnier à réaliser les portraits de Pol Pot avec un autre artiste de Siem Reap. Selon Ing Pech, le 7 janvier 1979, Khun était encore en vie en compagnie du Dr Dy Phon et Khin Van Chân, fils de Sarin Chhak et lui-même et ils auraient été probablement exécutés au moment de l'évacuation du site. Il me précise cependant qu'il ne les a pas vus de ses propres yeux. D'ailleurs, les survivants du camp de Tuol Sleng sont très rares. Ils ne dépassent pas plus de huit personnes y compris quatre enfants âgés de 10 à 15 ans. Leurs parents y ont été assassinés. Le mur du bureau de Mai Lam est orné d'une grande carte de l'Indochine et d'une photo de Ho Chi Minh. A côté du bureau, son jeune secrétaire, vietnamien lui aussi, tape à la machine. Il m'a questionné en français: D'où venez-vous? Quel est le métier de vos parents? Parlez-vous chinois? … A la fin de l'entretien j'ai dû remplir une biographie. Mai Lam, cinquantaine, grisonnant un visage assez agréable m'a ensuite raconté qu'il avait été plusieurs fois en mission à l'étranger pour le parti. Il était allé en France plusieurs fois. Et il me dit qu'il est un ancien résistant. Il a terminé l'entretien en attaquant violemment la Chine comme les Vietnamiens le faisaient à cette époque. Et en m'exhortant bien entendu à la solidarité fraternelle entre les trois peuples d'Indochine… C'est le mot d'ordre: lutter contre l'expansionnisme chinois qui veut annexer depuis toujours l'Asie du Sud-Est. S'il y a eu génocide au Cambodge, c'est parce que, nous dit-on, la Chine avait ordonné à Pol Pot de massacrer les Cambodgiens pour faire remplacer par les Chinois. Cette campagne antichinoise orchestrée par Hanoï sème la peur parmi les Chinois et les Sino-khmers que les Vietnamiens considèrent comme la "cinquième colonne" de Pékin. A part les sujets politiques, l'entretien s'est plutôt bien passé . Le courant passe et Mai Lam, m'a même invité d'aller chez lui, si un jour j'allais à Saigon. Je n’ai pas encore pu honorer son invitation mais j’ai donné plus tard son adresse à Steve Heder et à David Chanlder. Tuol Sléng fut transformé en camp d'extermination au début de 1976. C'était le principal centre d'emprisonnement du régime khmer rouge. Il en existait d'autres dans Phnom Penh et ses environs. On cite, notamment, le camp de Takhmao, ville de la province de Kandal, au sud de Phnom Penh et celui de Prey Sar, ancienne prison à l'époque coloniale, se trouvant à l'Est de la capitale et également dans la province de Kandal. Tous ces centres d'emprisonnement étaient placés sous la direction de Tuol Sleng ou "S 21" c'est-à-dire, "Sécurité 21", qui dépendait directement du ministère de la Défense et du Comité Central du Parti Communiste du Kampuchea. Toutes les salles de classes des quatre bâtiments du lycée étaient transformées en cellules. Les fenêtres sont munies de solides barreaux en fer. Les cellules du rez-de-chaussée et du premier étage sont cloisonnées en minuscules compartiments individuels de deux mètres de long et un mètre de large réservés aux prisonniers les plus "dangereux", les cadres du parti, les chefs militaires et les intellectuels. Le deuxième étage était destiné à l'emprisonnement collectif ou aux prisonniers moins dangereux, les ouvriers, les paysans ou les soldats. Une division de l'armée de deux mille hommes s'occupait du fonctionnement de ces camps d'emprisonnement, dont un régiment de 1.000 hommes pour Tuol Sleng. Ce régiment en service à Tuol Sleng était scindé en plusieurs services: - service de liaison - service d'interrogation - service de torture - service d'administration - service de sécurité. Chaque service était divisé en plusieurs équipes et chaque équipe en plusieurs groupes dont les membres étaient principalement des enfants de 12 à 15 ans. Le Comité Central du Parti fit installer à Tuol Sleng un central téléphonique de cent lignes. Ce qui fait que le Centre d'Extermination de Tuol Sleng était un des plus grands centre sinon le principal centre d'administration du Kampuchea Démocratique. Les photos des victimes, les registres portant leur noms et les dates d'incarcération et d'exécution et les aveux écrits ou transcrits par S21 ont été trouvés éparpillés par terre. Les aveux écrits ou retranscrits à la machine dactylographiques portent des annotations manuscrites, y compris des ordres de tortures et d'exécutions. C'est la bureaucratie de Tuol Sleng. Chaque victime a été photographiée méthodiquement en noire et blanc à son arrivée et son identité a été portée sur des registres. Les victimes étaient interrogées et torturées afin qu'elles avouent d'être des agents de la CIA, du KGB, des agents vietnamiens… et révèlent de supposés complices qui étaient à leur tour arrêtés. Ce sont des images des souffrances indescriptibles. Des images des êtres humains crucifiés et dépouillés de toute leur humanité. Des images de supplice qui vous regardent et nous interpellent jusqu'à la fin de vos jours. Les aveux arrachés par écrit ou retranscrits avec photos étaient transmis par Duch à Pol Pot, Nuon Chea et Son Sen, ou parfois à d'autres membres du Comité Central du PCK ayant eu l'autorité sur les victimes. Curieusement on trouve parmi ces images quelques photos des principaux tortionnaires dont celles de Kaing Guek Eav et Mam Nay. Ing Pech me dit que le premier était directeur et se fait appeler Duch et le second était son adjoint. Kang Sanérath les connaît bien. Ils étaient ensemble à l'Institut de Pédagogie de Phnom Penh. Duch est l'aîné, fils naturel et unique d'une famille de commerçants sino-cambodgien de cinq enfants. Son grand-père Kaing est un Chinois de Chine. Il a été adoré respecté par ses quatre petites sœurs. Il sentait le poids de ses responsabilités étant le seul mâle de la famille. Il a été emporte par l'ambition d'échapper à sa condition. Duch est né à Kompong Chen, district de Staung, province de Kompong Thom en 1942, au lieu de 1945 comme c'est écrit sur son acte de naissance. Il commence ses études à l'école primaire de sa commune. Et entre au Collège de Kompong Thom de 1957 à 1961 où il passe son Diplôme d'Etudes Secondaires de Premier Cycle. Pendant ses années d'étude à Kompong Thom, il habite dans une maison louée en commun avec plusieurs autres élèves qui viennent des villages lointains qui se trouve juste à côté du Collège. Au Collège il a formé un club d'études de 5 pour étudier en commun en dehors des heures de cours. Ce club de Duch comprend: - Ho Ngy, un Vietnamien originaire du même village que lui, professeur de collège, tué en 1968 lors de la répression contre les KR, - Kim Thon fils d'un Cambodgien originaire du même village actuellement fonctionnaire au ministère du commerce de Phnom Penh, - Mme Sou Sath originaire du village de Trapeang Veng, commune de Srayau, District de Kompong Svay. Kompong Thom (ancienne division administrative) ancienne institutrice et actuellement habite à Kompong Thom, - Mme Khun Samuth du même village que la première, aussi ancienne institutrice elle est actuellement Pursat. Tous les membres du club sont de la même promotion mais de classes différentes. D'après l'un d'entre eux, ce club n'avait rien de politique. Chacun ne s'occupait que de ses études. Mais elle a remarqué que Duch aimait bien lire les œuvres de Marx, Lénine, Mao,... Deux ou trois fois par semaine, après le cours de l'après-midi, lui et son ami Ngy se rendaient à pied à la ville de Kompong Thom qui se trouvait à deux kilomètres de sa maison pour lire des journaux au bureau d'information de la ville. Au Collège de Kompong Thom, Duch était un élève brillant. Il a fréquenté la classe de Seconde au Lycée Preah Sisowath où il a passé son Baccalauréat I avec succès, mais l'année suivante, il a raté son Baccalauréat II qu'il est obligé de redoubler pour pouvoir obtenir son Baccalauréat deuxième partie en1964. A Phnom Penh, il habite à la pagode Wath Ounalom, au Kot No 3, sous l'autorité du moine Prach Pon. Après le Baccalauréat il était entré à l'institut de Pédagogie pour suivre la formation professorale de mathématique. Il a eu son diplôme en 1965. Il a commencé sa carrière d'enseignant au Collège de Skun, district de Choeng Prey, province de Kompong Cham. En 1968, il a été arrêté et emprisonné à la prison de Prey Sâr. Il était libéré en 1970, après le coup d'Etat de Lon Nol. A la sortie, il regagne Kompong Thom sa province natale où il a vécu pendant quelque mois avec les siens et puis il regagne la pagode Wath Ounalom. Il rejoint le maquis en 1972. A Phnom Penh, pendant ses années d'élève il fréquente la bibliothèque chinoise qui se trouve derrière l'institut de pédagogie pour lire les oeuvres de Marx, Lénine, Mao... Il est marié à la fin de 1975. D'après une source qui l'a vu à cette période à Staung son village natal où il est allé rendre visite sa famille. D'une autre source, sa femme est originaire de la province de Kompong Chhnang. Avant le Kampuchea démocratique, Duch est un type normal et correct sans problème particulier. On ne connaît pas ni ses amis ni ses ennemis. Ces anciens camarades de promotion le trouvent comme un bon camarade de classe et même sympathique. Il n'était ni dépressif, ni traumatisé. * * * D'après les archives des Khmers rouges, le nombre des prisonniers augmentait d'année en année : Le chiffre est estimé de cent cinquante en 1975 pour atteindre deux mille en 1977. En 1978, il y avait plus quatre mille. Du 17 avril 1975 au 7 janvier 1979, S21 a détenu plus de 12.000 personnes dont 2.000 enfants Les femmes et les enfants des prisonniers étaient également détenus. La détention durait de 1 à 6 mois. Les prisonniers enfermés dans les compartiments individuels avaient un pied enchaîné au mur. Ceux des prisonniers enfermés dans une cellule collective avaient un pied introduit au niveau de la cheville, dans un anneau qui pouvait glisser le long d'une barre de fer de 6 mètres de long. Chaque barre de fer était fabriquée pour recevoir une vingtaine de pieds. En arrivant au camp, tous les prisonniers devaient se débarrasser des leurs vêtements. Ils ne pouvaient garder, sur eux, qu'une culotte. Pour dormir, ils devaient s'allonger sur le plancher, sans natte et ni couverture. Tous les jours vers 4h30 du matin ils devaient enlever leur culotte pour faciliter le travail de fouille et puis participaient à une séance de trente minutes de gymnastique. Il n'existait pas de toilettes pour les prisonniers. Les besoins petits ou grands se faisaient sur place, dans des caisses plastiques ou métalliques. Ceux qui les renversaient, par inadvertance, la caisse d'aisance ou d'urine, après être sévèrement battu, devaient ramasser toutes ces saletés. Dans chaque cellule, on pouvait lire les règlements suivants: Il est absolument interdit de se parler Il est absolument interdit de faire quoi que ce soit sans autorisation. Il faut respecter le règlement à la lettre. Ceux qui désobéissaient au règlement recevaient de vingt à trente coups de fouet sur-le-champ. Les détenus pouvaient prendre la douche une ou deux fois par semaine suivant l'humeur des tortionnaires, on glissait un tuyau d'eau entre les barreaux de la fenêtre pour arroser les détenus. Généralement, ils se mouillaient à peine alors le tuyau était immédiatement retiré. Tous les détenus subissaient les tortures au cours de l'interrogation. On enchaînait l'accusé au mur ou à table. Si ce dernier refusait d'accepter l'accusation portée contre lui, il recevait d'abord les fouets et s'il s'obstinait dans son refuse, les supplices s'intensifiaient: bastonnade, électrochoc. Certains détenus étaient pendus par les pieds et on les obligeait à avaler par le nez de l'eau salée ou savonneuse. Un autre procédé consistait à écraser les doigts de l'accusé avec un étau au point que le bourreau pouvait arracher facilement les ongles à l'aide de pinces. Voici quelques témoignages des rescapés de Tuol Sleng. Iem Chan: Les yothears me torturent depuis le matin jusqu'à 11 heures du soir. Ils m'enchaînent bras et jambes écartés sur le lit. Et ensuite, ils me couvrent la figure avec un morceau de tissu mouillé. A chaque fois que ce tissu devient un peu sec, ils recommencent à verser de l'eau pour que je ne puisse plus respirer. Lorsque je perds connaissance, ils me pressent le ventre pour faire ressortir l'eau que j'ai aspiré du tissu mouillé. Quand je respire à nouveau, ils me demandent d'avouer que je fais partie du KGB. Devant mon refus, ils recommencent à verser de l'eau. J'ai subi cette épreuve durant cinq jours de suite. Puis, ils utilisent le courant électrique jusqu'à ce que je leur dise que je suis un argent du KGB comme ils veulent l'entendre. Comme ils ont besoin d'un sculpteur, ils me laissent en vie pour sculpter le buste de Pol Pot. Phâl, 10 ans: Je m'appelle Phâl, âgé de 10 ans. Mes parents ont été tués à Tuol Sleng. J'ai deux frères. Le premier, Ly, 8 ans est encore en vie. Le deuxième est mort de faim à l'âge de cinq ans dans le camp de Tuol Sleng. Je suis emprisonné avec ma mère et mes deux frères. A notre arrivée à Tuol Sleng, on sépare mes frères et moi-même de ma mère. Pendant la journée, on nous laisse dans la cuisine. La nuit nous couchons au deuxième étage du bâtiment C. Tandis qu'en bas, au rez-de-chaussée, notre maman est enchaînée dans une minuscule compartiment. Nous n'avons ni moustiquaire ni couverture pour dormir. Quand ils s'énervent, les yothears nous fouettent violemment. Ils cognent notre tête. Quand nous ne marchons pas aussi vite, ils nous donnent des coups de pieds par derrière. J'ai eu l'occasion de les voir écraser un petit garçon, un peu plus âgé que moi contre un arbre, à côté de la cuisine. J'ignore où se trouve le corps de ce malheureux garçon. Mais je confirme qu'il est mort. Je me suis enfoncé dans la lecture de centaines d'"aveux" au fond de cette salle. Cette lecture des supplices les plus atroces subies par les victimes m'est particulièrement pénible. J'ai classé ces "aveux" par ordre alphabétique et enlevé les noms des victimes. Mon espoir de retrouver vivants mes compagnons disparus vivants s'est écroulé comme un château de sable. Tous les disparus de Boeng Trabek ont été torturés et assassinés ici dont la quasi-totalité des Cambodgiens de l'URSS et des Etats-Unis. Tous les collègues qui étaient en fuite des camps de Takhmao, de Talei et de Dey Kraham ont été arrêtés et assassinés à Tuol Sleng. Le Tribunal Populaire Révolutionnaire Du 15 au 19 août 1979, Phnom Penh était "en fête". Il y a eu le procès des Khmers Rouges. Depuis juillet, les autorités vietnamiennes préparaient cet événement qui voulait grandiose. A la Nuremberg. Ils avaient fait venir des experts est-allemands pour préparer Tuol Sleng sur le modèle de Dachau. Pauvre Tuol Sleng! Keo Chanda, ministre de l'Information fut nommé Président de ce tribunal. Il y était venu plusieurs pour discuter de la préparation. C'était un homme de quarantaine d'années plutôt petit et assez sympathique. C'est un ancien de Hanoï où il a vécu durant toute sa jeunesse, de 1954 à 1970. Il a dit qu'il a écrit aussi des livres qu'il espère pouvoir publier bientôt. Je l'ai félicité sincèrement. On a discuté de la pénurie des livres au Cambodge. J'ai demandé à Keo Chanda si Phum était vraiment son frère? Il m'a répondu qu'oui et le vrai nom de celui-ci était Mao Khem Noeun, ancien étudiant à l'Institut Technologique Khmèro-Soviétique, à la fin des années soixante. Mais, en fait, m'a-t-il avoué, il ne le voyait pas beaucoup à cause de son exile au Nord Vietnam. Phum était Secrétaire adjoint de l'Ecole du Parti de Pol Pot et responsable de Kar 5, notre rééducateur durant toute la première période de notre retour au pays. Il se montrait aimable mais en réalité il préconisait la ligne très radicale, plus radicale que la révolution culturelle de Mao. Phum faisait partie l'un des proches entourages de Pol Pot et Ieng Sary. Quand ce dernier avait dit que les premiers responsables de notre rééducation idéologique étaient des traîtres, il désignait Phum et son équipe. Arrêté en avril 1977, on a trouvé son aveu d'une centaine de pages à Tuol Sleng. Je voulais savoir comment Keo Chanda pensait de l'orientation politique de son frère qui, le moins qu'on puisse dire, n'est pas du tout sur la même longueur d'onde que lui. Mais le temps me manquait. Bâc, le Conseiller vietnamien et Mai Lâm, le Directeur de Tuol Sleng sont arrivés. Nous devions parler du travail de préparation du Tribunal. L'équipe de propreté est envoyée par le ministère de l'Information pour nettoyer Tuol Sleng. On attendait des visites des délégations étrangères. Mai Lâm avait fait remplir le frigo de son bureau des boissons fraîches "made in Vietnam". Il recrutait de nouveaux guides pour faire visiter Tuol Sléng, non seulement pour les visiteurs étrangers, mais aussi pour les nationaux dont la visite faisait obligatoirement partie des cours politiques. Après ces cours, les Cambodgiens, fonctionnaires du gouvernement venaient visiter le musé en groupe. Curieusement on n'autorisait pas la visite individuelle des Cambodgiens. Il fallait l'autorisation du ministère de l'Information et la visite est uniquement possible que pour la visite groupée. Pendant la durée du procès on donnait la priorité aux délégations étrangères. On faisait abondamment visite Tuol Sleng. On dénonçait les violations de la dignité humaine de Pol Pot et Ieng Sary. On a bien tendu oublié de faire visiter la prison T3 que les Vietnamiens utilisaient les mêmes méthodes pour faire parler des prisonniers politiques. Keo Chanda nous donnait beau coup de texte à traduire. Parmi le personnel de Tuol Sleng durant cette période de procès, il y avait aussi des traducteurs vietnamiens. Ceux-ci, soit dit en passant, transcrivaient les noms khmers en phonétique vietnamienne, ce qui donnait des résultats curieux. Par exemples, "Suoc Mang Mou" au lieu de l'imminence pédagogue Chhouk Meng Mao, l'Expert de l'UNESCO dont le nom fut trouvé parmi les prisonniers de Tuol Sleng. Des juristes étrangers ont été invités dont Duque Estrada de Cuba, Susumi Ozaki du Japon, Mohammed Hikmet Tukmanee de Syrie et Hope R. Stevens des Etats Unis. Pour ne pas avoir l'air très politisé, le procès ne comptait pas "officiellement" d'experts vietnamiens ni russes. Les autorités vietnamiennes mobilisaient des efforts gigantesques dans le pays. Les autres activités devaient s'arrêter pour ce grand événement. Tous les services sont appelés à désigner leurs représentants pour y participer. Le Tribunal Populaire Révolutionnaire siégeant à Phnom Penh du 15 au 19 août 1978 a décidé: 1. Les accusés Pol Pot alias Saloth Sâr et Ieng Sary sont coupables de génocides. 2. Les accusés Pol Pot alias Saloth Sâr et Ieng Sary sont condamnés à mort par contumace. 3. La totalité des biens des accusés Pol Pot et Ieng Sary est confisquée. 4. La totalité des preuves dans cette affaire est confiée aux Ministères de l'Intérieur et de la Défense à toutes fins utiles. 5. Les accusés Pol Pot alias Saloth Sâr et Ieng Sary ont le droit d'adresser des requêtes pour demander la réduction de leur peine au Conseil populaire révolutionnaire dans un délai de sept jours, à compter du jour où cette sentence est affichée au Siège du Conseil populaire de la ville. 6. Cette sentence est affichée au siège du Conseil populaire de la ville. Ce jugement est rendu en audience publique et en dernière instance. Signé Keo Chanda, Président du Tribunal populaire révolutionnaire siégeant en la capitale de Phnom Penh. La radio de Hanoï et de Phnom Penh annonçaient à plusieurs reprises que le Cambodge de Pol Pot et Ieng Sary était hermétiquement clos au monde extérieur. Phnom Penh comptait bien huit ambassades, mais les diplomates étrangers ne pouvaient pas sortir de l'enceinte de leur ambassade sans autorisation du ministère de Ieng Sary. L'exception faite bien sûr pour la Chine avec son ambassade pléthorique de plus de trois cents diplomates et ses vingt milles conseillers éparpillés dans tout le pays et dans tous les secteurs. Comment ces nombreux diplomates et conseillers chinois auraient-ils pu ignorer les actes criminels perpétrés par Pol Pot et Ieng Sary? Bonne question mais ce n'est pas tout à mon avis. Pour être sincère, la radio de Hanoï devrait poser aussi la même question aux autorités vietnamiennes. La vérité oblige à reconnaître que par leur silence, ils se firent les complices de ces derniers, qu'ils étaient en fait leur éminence grise dans la planification de ces crimes. Des crimes qui reproduisaient, grosso modo, ce qui s'était passé en Chine pendant la Révolution culturelle de Mao Tsé Tung. Et elles concluaient triomphalement que le Tribunal populaire révolutionnaire siégeant en la capitale de Phnom Penh a contribué à démasquer la vraie nature de la pensée de Mao Tsé Tung en particulier dans ses implications pour les pays que l'hégémonisme chinois a choisi comme champ d'expérimentation et plus encore comme tête de pont dans son expansion. La leçon de ce procès est simple. C'était un meeting politique pour glorifier le nouveau régime. Espérons q'un procès digne de ce nom avec des plaidoiries contradictoires et autant que possible dépassionnées, se fera un jour pour rendre la justice aux victimes. La justice a le devoir de nommer et punir le crime de masse, conçu par Pol Pot et exécutés par beaucoup et assumés par tous les complices. Il aurait été naïf de faire abstraction de tous ces réseaux de complicité. A Tuol Sleng, Mai Lâm était plutôt sympathique, tolérance et nous laissait travaillait tranquillement. Bien qu'il ne manque pas l'occasion de nous montrer qu'il était un communiste et nationaliste anti-chinois, mais il n'essayait guère de nous convertir. On se respectait mutuellement. L'ambiance était dans l'ensemble convenable. Je garde un bon souvenir de lui. Je ne dis pas autant de Bâc, le Conseiller vietnamien auprès du ministère de l'Information. Au début, il venait nous voir une ou deux fois par semaine pour parler du communisme. Je préférais lire les aveux au lieu de l'écouter. Mais enfin pour lui faire plaisir, je faisais semblant de l'écouter courtoisement. Mais à la fin, il venait quotidiennement pour dire toujours la même chose. Et cela commençait à m'énerver intérieurement. Il se disait "ingénieur de l'esprit". Il répétait toujours qu'il est nécessaire que les Cambodgiens comme moi (pour me flatter) fassent parler les documents (c'est-à-dire les aveux) qui dorment ici pour que l'opinion internationale distingue les vrais et les faux communistes, afin qu'elle jette l'anathème sur le communisme. Je lui ai répondu que j'étais tout à fait d'accord avec lui sur la nécessité de faire connaître les témoignages de ces souffrances en dehors de toutes exploitations idéologiques. Le socialisme est l'avenir de l'humanité. Le socialisme c'est la paix. Le socialisme c'est la liberté et le progrès. Il faut créer l'homme nouveau. Pol Pot et Ieng Sary ne sont pas communistes. Ils salissent le communiste. Pékin n'est pas communiste non plus. Les dirigeants chinois trahissent le marxisme léninisme. Mais pour lui il faut éduquer au peuple en lui expliquant du vrai socialisme qui n'a rien à voir avec le maoïsme au carré de Pol Pot et Ieng Sary. L'avenir nous a-t-il précisé appartient toujours au socialisme et l'amitié fraternelle entre les trois peuples indochinois frères, vietnamien, lao et cambodgien est irréversible. Il disait à propos des centaines de milliers des gens qui se réfugiaient à la frontière thaïlandaise: Le peuple n'est pas contre nous. Mais il a besoin de nourriture. Nous saurons prendre des mesures pour le persuader. Puis en me regardant fixement comme avertissement, il avait prononcé lentement ces phrases: Mais le Parti Communiste Vietnamien sera sans pitié pour ceux qui se mettent contre nous. Certains gouvernements suggèrent que le Vietnam doivent abandonner le Kampuchea frère et trouver un terrain entendre avec Sihanouk. C'est bien mal connaître le Vietnam et les Vietnamiens ! La situation du Kampuchea est irréversible. Parmi les retrouvailles dans Phnom Penh, il y a eut une qui fut la plus important et singulière. Singulière, parce que, sans le vouloir, cette personne a changé le court de ma vie d'alors. Cela me donne aussi un sujet de réflexion entre un élément de réflexion entre un sujet et un observateur d'un régime totalitaire. Lucille était venue à Phnom Penh avec une délégation humanitaire proche du Parti Communiste Français. A Paris, sa famille était l'une de mes proches amis. Sa maman pensionnée et immobilisée à cause de la maladie a vécu longtemps au Cambodge dans la région Prey Veng et Svay Rieng. Cette vieille dame adorable était tombée amoureux du Cambodge et des Cambodgen. Elle l'aimait la musique classique et manger la cuisine cambodgienne. Elle me relatait avec nostalgie les différents épisodes de sa vie avec la population cambodgienne. Et le comment son mari et elle-même, fonctionnaires coloniaux, avaient dû lutter souvent contre la politique débridée de l'administration coloniale. Le Cambodge est un pays qu'on ne peut oublier disait-elle. Plus je vieillis plus les souvenirs de ma vie passée avec mon défunt mari au Cambodge me reviennent plus souvent. Ah! Si je pouvais retourner revoir tout çà juste une fois avant de mourir. Elle aimait m'inviter pendant les vacances dans sa petite maison au pied d'une colline à Belvédère, non loin de Nice d'où elle a vécu avec son deuxième compagnon et entouré de ses chèvres et de ses moutons. Mon amie Lucille est née au Cambodge et elle fait partager l'amour du pays de sa naissance à son mari, Simon et ses deux enfants. Bounnie et moi, étions ému de la rencontrer tout d'un coup là, à Phnom Penh. Elle aussi. Elle cherchait des nouvelle de Monica, notre amie commune. Malheureusement, je ne pouvais pas parler avec elle seul à seul. Les relations avec les étrangers étaient mal vues. Je voulais qu'elle voie la différence entre la réalité et le discours et les véritables sentiments du peuple cambodgien au nom duquel elle voulait apporter de l'aide. Je voulais lui monter la réalité du système. Mais cette réalité du socialisme réel ne faisait ébranler sa foi en idéologie de Marx et de Lénine. Elle se mettait à m'expliquer que les camarades vietnamiens avaient fait de très grands sacrifices pour nous. Un peu plus tard, Bounnie et moi, l'avons rencontré une fois chez Hor Nam Hong, à côté du Stade Olympique. Etait également présent, un général de l'armée qui nous racontait sa victoire sur les Khmers Rouges au Cambodge et la déroute de l'expansionniste chinois au Vietnam. Hor Nam Hong nous expliquait que le Vietnam se retira ses troupes du Cambodge une fois les menaces des polpotistes seront éliminées comme ils ont toujours fait dans le passé. J'ai l'impression qu'il voulait se donner de bonne impression à son invité de marque, le général vietnamien. Comme habitude, j'ai choisi de parler le moins possible tout en observant mes interlocuteurs. Après cette rencontre, nous sortons de la maison de Hor Nam Hong pour accompagner notre amie Lucille visiter le marché de Doeum Thkauv et Tuol Tapoung. Comme les visiteurs occidentaux étaient rares, partout où Lucille passait les hommes, les femmes et surtout les enfants se bousculaient pour demander des médicaments ou donner du courrier pour les familles à l'étranger ou simplement demander des bonbons. C'est pire que le Moyen Âge, murmurait-t-elle. Au lendemain du départ de Lucille, j'ai eu la visite d'un haut responsable vietnamien à Phnom Penh. Officiellement, c'était pour apporter le cadeau de Lucille pour ma fille. C'était Phuoc, proche de Lê Duc Tho, l'interlocuteur de Kissinger à la Conférence de Paris et Proconsul vietnamien au Cambodge. On disait que c'était lui et non Bâc le plus haut gradé dans l'appareil du parti communiste vietnamien à Phnom Penh. Aimable, il parlait khmer sans accent en tout cas il n'était pas arrogeant et même, comment dire, moins casse-pieds que Bâc. Phuoc nous parut à mon épouse et à moi en effet, dès les premières minutes, de cette rencontre, ouvert, simple et solennel, même un peu trop. Il se déchaussait avant de franchir la porte de notre demeure et nous saluait impeccablement à la Cambodgienne. Ce geste de politesse était à son honneur mais nous étions gênés parce que la maison n'était particulièrement propre au bord du marché de Tuol Tapoung. Phouc: Votre amie Lucille a parlé beaucoup de bien de vous. Moi: De quoi par exemple ? - Qu'elle vous connaît depuis longtemps ? Vous êtes un ami de sa famille et qu'elle vous aime beaucoup. - J'ai été très ému aussi de la retrouver. - Vous n'avez pas de frigo? Cette maison est trop petite pour vous vous. Si vous voulez nous pouvons vous en trouver une plus confortable. - Merci beaucoup. Nous préférons attendre un peu ici. Nous sommes entourés par nos proches. - Vos amis de Paris? - Non des gens de ma région. - Avez vous des nouvelles de vos amis de l'étranger? - Beaucoup sont probablement tués. Pour l'instant, j'en ai trouvé plus de deux cent noms à Tuol Sleng. Il reste encore des aveux à trouver. Je n'ai aucune nouvelle de ceux qui partaient de Dey Kraham. - Je connais bien Pol Pot et Ieng Sary depuis les années cinquante. Sont des gens qui étaient agréables. Je ne m'attendais pas du tout qu'ils soient capables de commettre une telle atrocité. Pendant la guerre, j'ai rencontré assez souvent Ieng Sary et quelque fois Pol Pot. - Où vous les avez rencontrés? - Au Cambodge. Et surtout quand ils devaient faire le voyage par la piste Ho Chi Minh. A propos, avez-vous des nouvelles des gens qui étaient rentrés par la piste Ho Chi Minh, je les connais tous, personnellement. - Beaucoup sont probablement assassinés. Les autres, je n'ai pas de nouvelles. Sauf, K., il cherche du travail maintenant. - Je le connais, dites-lui de venir me voir. Les autres aussi si vous les voyez. N'oubliez c'est très important et çà me fait plaisir de les revoir. - Je vais essayer de faire de mon mieux. - Entre Sihanouk, Lon Nol, Pol Pot et le régime actuel, que préfère la population? - Les gens préfèrent le Prince Sihanouk. Pour beaucoup l'époque de Sihanouk c'était la paix et la prospérité. Phuoc a la liste des Cambodgiens de l'étranger qui ont pris la piste de Ho Chi Minh pour regagner le Cambodge. Apparemment il connaissait tout le monde. Un mémoire éléphant. C'est impressionnant. Il semblait réellement navré ce qui nous arrive quand il a parlé de Pol Pot et Ieng Sary. A plusieurs reprises il a répété, je les connaissais bien. En ce qui me concerne, Pol Pot et Ieng Sary n'ont jamais été ma tasse de thé. Khieu Samphan, oui. Je ne lui ai pas avoué que j'ai éprouvé aussi de remord comme lui à propos de mon admiration pour ce dernier. J'ai loué son intégrité personnelle, sa simplicité et son sang froid depuis la période qu'on lui a déculotté dans une rue à côté de Monument de l'Indépendance. Il été humilié. Et grâce à cette humiliation qu'il a subi que mon jeune cœur a souffert pour lui. Mais Khieu Samphan quant à lui n'a rien pour sauver la vie des dizaine de milliers de gens qui ont quitté leur famille pour le rejoindre dans le maquis. Etait-il complice ou lâche? Peu importe. Il m'a paru clair que notre génération a fait une énorme erreur en basant notre choix de dirigeant sur son intégrité personnelle au lieu de ses idées ou sa capacité de comprendre le monde et à proposer de solution. J'ai commencé à comprendre maintenant que les vertus individuelles les plus distinguées peuvent être servir comme instrument d'une cause monstrueuse. L'idée doit guider l'individu en non l'inverse. Ensuite, il m'a dit que ma place n'est pas à Tuol Sleng. Si je voulais entrer dans le Comité central du Front de Salut National et dans le gouvernement. Lucille m'avait dit que vous n'êtes pas communiste. Quelques jours cette rencontre, les responsables vietnamiens m'invitaient à participer au deuxième Congrès du Front en tant que représentant de l'Association des Intellectuels pour le salut national. Jusqu'à-là, je n'ai jamais entendu parler de cette association. Le congrès se déroulait dans l'ancienne l'ambassade de Chine. Presque un tiers des participants étaient des Vietnamiens. Y étaient également présents, Penn Sovann, Secrétaire Général du Front et Premier Secrétaire du Parti et Secrétaire du Parti et Heng Samrin, Président de la République Populaire du Kampuchea. J'ai rencontré à cette occasion trois personnes de l'étranger : Hor Nam Hong, Chem Sguon et Kang Sanérath, mon collègue de Tuol Sleng qui représente, lui, les intellectuels de Phnom Penh. En marge de ce congrès, j'avais rencontré aussi Kol Touch, haut fonctionnaire de l'ancien régime et père de Dorathy. Il a l'air affaibli et traumatisé. On se trouvait dans un même groupe de discussion. Je n'osais pas de lui annoncer tout de suite la très mauvaise nouvelle de son fils dont l'aveu a été trouvé au marché en pleine aire. Je passais la nuit pour réfléchir si je devais ou non lui donner l'aveu de Dorathy. Le deuxième jour à la fin de la journée, je ne pouvais garder ce secret. Je l'avais annoncé en lui donnant en même temps la Confession de son fils. Cette information comme on puisse attendre lui avait littéralement anéanti. Il quittait précipitamment le congrès comme plus rien n'a de l'importance. On célébrait surtout l'amitié Kampuchea-Vietnam, les succès sur le plan diplomatique et les progrès enregistrés dans la reconstruction nationale sous la direction du Parti révolutionnaire du peuple du Kampuchea. Et bien entendu, on dénonçait violemment la Chine, les Etats-Unis et les réactionnaires Pol Pot-Ieng Sary, Sihanouk et Sonn San. C'est pour la première fois que j'ai pu voir ainsi de près les abominables traîtres tant dénoncés par Pol Pot et Ieng Sary. Dans son discours Penn Sovann en plus des rituels propos contre les réactionnaires et les impérialistes, avait critiqué sévèrement ceux qui disent que le Cambodge était un pays pauvre. Pour lui, au contraire, le Cambodge est riche en ressources naturelles, la terre est fertile et certaines de nos usines comme l'usine de fabrication de l'huile de kilomètre 6 au Nord de Phnom Penh est l'une des plus moderne de l'Asie du sud-est, affirme-t-il. Sovann voulait-il viser ses protégés vietnamiens avec ce discours surprenant? Un jour j'ai trouvé par hasard la doctoresse San de Dey Kraham parmi les visiteurs de Tuol Sleng. Elle est venue visiter, le site en compagnie de son compagnon, un militaire probablement. On se souvient qu'elle faisait partie des médecins qui occupaient de Bounnie durant son accouchement. Elle l'avait l'air en bonne santé avec un visage rayonnant, visage de quelqu'un qui retrouve son bonheur à l'image du serpent qui laisse sa vieille peau pour en surgir, revêtu d'une nouvelle peau fraîche.. A Dey Kraham, elle était notre médecin depuis le début de notre arrivée sur cette terre lointaine. Elle s'occupait aussi des enfants. Elle a vécu seule avec ses deux enfants dans le quartier des cadres. Les rumeurs contradictoires couraient que son mari était un ancien ingénieur de Hanoï. Il était encore envie et en rééducation dans une coopérative. Les autres prétendent qu'il était assassiné. La doctoresse San laissait courir ces rumeurs sans jamais fait aucune allusion. Petit à petit, on sentait bien qu'il y ait quelques choses qui ne tournaient pas ronde dans tout cela. Les cadres khmers rouges semblaient l'isoler. On la voyait souvent ensemble avec les deux filles d'un couple intellectuel, les Ping Soy dont les rumeurs couraient qu'ils étaient en disgrâce. Depuis l'arrivée de la doctoresse Rom, elle ne s'occupait plus de la médecine. San commençait d'abord par nous révéler son identité. Elle venait de Kratié. Son mari a été assassiné par Pol Pot et Ieng Sary. Son vrai non était Nouth Kim San. J'ai un grand frère en France. Il s'appelle Nouth Norang. J'espère qu'il n'était pas retourné et se faisait tuer lui aussi. Je lui ai répondu que Nuth Norang vivait toujours en France. San faisait éloge de notre courage et notre désintéressement. Malgré votre travail comportement irréprochable et votre dévouement, la plupart d'entre vous ont été tues. Les KR de Dey Kraham sont des sanguinaires sous l'apparence aimable. La jeune Rom, la doctoresse qui été responsable de la césarienne de Bounnie été aussi selon San, une tueuse. Nouth Kim San affirmait: Tous vos amis ont été massacrés les uns après les autres dans la plantation de l'hévéa, à cinq kilomètres du camp. - Vous étiez au courant ? - Oui, le dernier départ était les gentils bang Bochan, Daramony et Sovannary. Cette dernière était sur le point d'accoucher. Elles étaient parties soit disant pour rejoindre leurs époux. - Est-ce qu'on pourrait retourner à Dey Kraham pour vérifier? - Impossible, les Khmers Rouges occupent la zone et installent leur base dans votre ancien camp. La liste des morts que j'ai relevés s'allonge de jour en jour. Comme Ieng Sary avait dit Van Piny a écrit qu'il était un agent du service secret français. Et Toti Pheak a reconnu qu'il était de Kuon Ming Tang. Pire quelques-uns uns de nos amis de Paris comme In Sophân, Huor Someth, In Soken, Ngo Taing Tykear et d'autres encre ont été bien arrivés à Phnom Penh. Ils ont été reçus comme nous dès leur descend d'avion et amenés directement à Tuol Sleng pour se faire torturer et tuer. Ainsi au moment où je continuais à vivre et à écouter les mensonges de Pol Pot et Ieng Sary, mes anciens amis étaient en train de se faire torturer et tuer par leurs hommes. J'avais perdu presque toute ma famille en visitant mon village. Je perdais presque tous mes amis les plus proches en visitant Tuol Sleng. Ma femme, de son côté, avait également perdu ses parents et presque tous les membres de sa famille Maintenant je sais grâce à Nuth Kim San que tous mes compagnons de Dey Kraham ont été exterminés sauvagement un quart d'heure à peine après nous avoir dit au revoir. Quel désastre !

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