Retour à la Source

Publié le par ongthonghoeung.over-blog.com

Retour à la source Nous sommes le dimanche 8 décembre 2002. Il est six heures du matin lorsque notre voiture quitte Phnom Penh en direction de Kampong Cham. Nous sommes cinq passagers. Mon père, Kheng, Nic Dunlop et Henri Locard m'accompagnent. Notre expédition d'aujourd'hui vise à retrouver le lieu exact où je suis née il y a vingt-quatre ans sous le régime khmer rouge. Ce voeu est né suite à la lecture du manuscrit de mon père relatant sa vie sous la période khmère rouge . Outre le besoin de découvrir le pays de mes ancêtres, ce souhait est la seconde raison de mon retour au Cambodge, vingt-trois ans après l'avoir quitté. Alors que j'admire pour la première fois la beauté des campagnes khmères, je songe à l'histoire de ma naissance. Je suis née dans la province de Kampong Cham, dans le camp B17 . Ma mère tomba enceinte alors qu'elle souffrait de malaria chronique. Au cinquième mois de sa grossesse, son état de santé se dégrada à tel point qu'il fallut choisir entre sauver la mère ou le bébé. Contre l'avis de tous, ma mère refusa de se prononcer. C'est mon père qui, en toute logique, décida de préserver la vie de son épouse. Il fut donc décidé de trouer la cervelle du foetus dès que ma mère recouvrerait les forces nécessaires pour une telle opération. Celle-ci avait par ailleurs consommé une telle quantité de médicaments que les médecins de l'Angkar avaient prévenu que si le bébé venait au monde, il serait lourdement handicapé. Mais, loin de s'améliorer, l'état de ma mère devint encore plus préoccupant. Le médecin responsable de l'hôpital, Rom, constata un mois plus tard qu'il était trop tard pour procéder à un avortement. Rom abandonna donc cette idée et donna des ''fortifiants'' périmés depuis longtemps: du Ferr Syrup, sirop destiné aux enfants. Entre-temps, la santé de ma mère s'améliora petit à petit: si la malaria ne disparut pas, elle se montra moins féroce. Ma mère commença à perdre les eaux très tôt le matin du 6 juillet 1978. Mais le bébé refusait de sortir par la voie naturelle. Rom décida d'opérer. Les risques étaient énormes, personne ne pensa que l'enfant pouvait être sauvé, mais il restait un espoir pour la mère. Le matériel était rudimentaire et se limitait à une boîte de coton, quelques couteaux, paires de ciseaux, une pompe de fabrication artisanale pour aspirer le sang. Il n'y avait pas d'oxygène. Ma mère accoucha par césarienne vers treize heures du jour suivant, dans une simple maison sur pilotis en guise d'hôpital et grâce à Rom, une femme d'une vingtaine d'années qui n'avait jamais étudié la médecine. En partant ce matin en direction de Kampong Cham, je n'espère pas retrouver la maison sur pilotis, ni même l'endroit où elle se trouvait. Mes parents m'ont prévenue dès le départ qu'ils ne sauraient pas indiquer où se trouve le camp. Les Khmers rouges excellaient dans l'art du secret et se gardaient d'indiquer à leurs prisonniers où ils étaient emmenés. J'espère juste approcher le plus possible mon lieu de naissance, l'ancien camp B17. La route est longue. Nous bénéficions heureusement d'un chemin en bon état. Je ne ressens rien de particulier sinon l'excitation du voyage. Mais l'angoisse naît lorsque nous arrivons à Stung Trâng. C'est à ce village que mes parents avaient débarqué par bateau avant d'être emmenés au camp de la Terre Rouge. Nous rencontrons un vieil homme du village qui y était cuisinier au temps des Khmers rouges. A partir de cet instant, les événements se déroulent très vite. Le vieux monsieur nous indique l'emplacement de la cabane dans laquelle les gens ont dû attendre quelques heures avant d'être conduits aux différents camps de la région. La maison d'antan a juste été surélevée mais elle est toujours là. Mes parents, comme tant d'autres, avaient patienté dans cette cabane. A l'époque, le cuisinier avait entendu parler des camps où étaient conduits les Khmers venant de l'étranger. Il n'en connaît pas l'emplacement exact, il sait seulement que c'est dans la direction d'un endroit appelé Meak. Le vieux monsieur accepte de nous accompagner. Nous suivons alors différents chemins de terre et pénétrons dans les plantations d'hévéas. Je découvre enfin ces arbres qu'avait décrit mon père... L'endroit est désert si ce n'est quelques passants, quelques travailleurs qui viennent récolter la sève des hévéas. La forêt est belle et calme pourtant c'est l'angoisse qui s'empare de moi. J'imagine qu'à l'époque, mes parents ont emprunté ces chemins pour être emmenés dans un camp de rééducation d'où des centaines de personnes n'en sont jamais sorties. Le stress me guette alors que nous continuons à avancer. Face à une bifurcation, notre guide hésite et nous propose de prendre le chemin de droite au bord duquel se trouvent certaines habitations. Les premiers villageois auxquels nous nous adressons nous conduisent chez un vieux monsieur qui connaît le camp B20. Ce dernier consent à nous y conduire. Nous poursuivons notre route jusqu'à un sentier particulièrement boueux. Le chauffeur refuse de continuer en voiture. Nous ignorons la distance qui nous sépare de B20 mais nous décidons de continuer à pied. Je réalise petit à petit que nous sommes très proches de B18 et B17 où se trouvait la maison où ma mère a accouché. Kheng qui a également vécu à B18 comme mes parents, et mon père évaluent à 7-8 kilomètres la distance qui sépare B20 de B18. Il est midi, le soleil tape trop fort pour envisager de s'y rendre à pied. Je suis contente d'être très proche de mon lieu de naissance et frustrée à l'idée de ne pas pouvoir avancer davantage. Tandis que nous marchons, chacun à son rythme, nous traversons un champ où travaillent des paysans. Ils gagnent un dollar par jour. Leurs méthodes de travail sont traditionnelles, leurs vêtements aussi. Mon père se rappelle avoir travaillé ainsi les champs sous les Khmers rouges. Ici, le temps semble s'être arrêté. On pourrait s'imaginer que nous sommes au temps des Khmers rouges, que ces paysans sont leurs prisonniers. Les sentiers sont quasiment déserts, nous rencontrons peu de passants. A l'époque, les chemins devaient aussi être peu fréquentés. Je ne me sens pas du tout à l'aise. Je n'aime pas cet endroit. Après quelque quinzaine de minutes, nous atteignons enfin une base militaire. Les soldats nous apprennent qu'il s'agit de l'ancien B20. Les militaires et le commandant connaissent B18. Nous leur demandons de nous y conduire. Sans répondre, le commandant désigne les trois motos qui nous conduiront. Un soldat ouvre le chemin. Ce petit trip à moto à travers la végétation luxuriante est agréable. Il faut avouer que le paysage est magnifique et que le ciel est splendide. Cependant, le stress ne me quitte pas. J'ai beau me dire que nous recherchons un lieu où s'est déroulé un événement heureux, je ne peux oublier le contexte dans lequel a eu lieu ma naissance. Le travail forcé, la souffrance, les maladies et les morts planeront toujours sur cette forêt. Nous sommes proches de B17. Nous nous arrêtons près d'un ruisseau. Kheng et papa le reconnaissent: il s'agit du seul point d'eau dont ils disposaient à l'époque. Un soldat veut nous montrer où se trouve le réservoir d'eau et part chercher une personne qui connaît mieux les lieux. Kheng et mon père n'y voient pas l'utilité. Mais Henri nous recommande de ne pas décourager cette initiative spontanée tandis que ma curiosité me pousse à partager cet avis. Nous sommes si proches. A défaut de trouver l'emplacement exact où je suis née, je souhaite m'en approcher le plus possible, découvrir quelques vestiges de cette période afin de pouvoir imaginer des camps à la place de cette végétation abondante. Nous avons eu tellement de chance jusqu'à présent pour arriver jusqu’ici. Nous sommes arrivés plus loin que ce que j'espérais, autant en profiter et voir tout ce que les gens d'ici veulent bien nous montrer. Le soldat qui était parti chercher une personne locale revient accompagné d'un jeune homme du village voisin. Il nous guide jusqu'à une place où règne un désordre harmonieux composé d'herbes, de plantes et d'arbres. Trois boeufs profitent tranquillement du calme et du soleil. Kheng et mon père discutent avec notre jeune guide. Je suis à la traîne. Quand j'arrive à leur hauteur, c'est Kheng le premier qui m'annonce que je suis née à l'endroit même où nous nous tenons debout. Mon père le confirme. Je n'y crois pas. Je demande comment on peut le savoir: il n'y a que des plantes et des arbres. Mais Kheng et mon père sont formels. Le jeune qui habite le village certifie que c'est l'emplacement de l'ancien hôpital. C'est donc vrai. Papa et Kheng reconnaissent le marécage où ils furent forcés de cultiver une rizière, malgré l'inadéquation du sol pour une telle culture. Ils se rappellent tous deux de l'existence d'un manguier non loin de là et auquel s'était pendu un ami de mon père. L'arbre fut abattu après leur départ. Je peine à croire qu'il y a vingt-quatre ans, se dressait à cet endroit une maison sur pilotis dans laquelle ma mère a tant souffert pour me mettre au monde. L'endroit est magnifique. J'ai du mal à réaliser. Nous apprenons que les villageois ont découvert l'endroit où les Khmers rouges exécutaient les prisonniers: il s'agit de Prey Kong. Les villageois y ont compté deux centaines de corps. Cette information prouve qu'il y eut des exécutions et que celles-ci se déroulaient non loin des camps. Il nous faut repartir. Je monte en moto avec Nic et nous suivons le groupe. Mais à peine avons-nous parcouru un kilomètre que notre moto tombe en panne d'essence. Notre attente est assez longue. Je pense à mon père qui doit certainement s'inquiéter. C'est que le lieu est chargé d'histoires. Ce n'était vraiment pas l'endroit pour subir en plus ce genre d'émotions. Je ne suis pas à l'aise. On pourrait facilement s'imaginer vingt quatre années plus tôt. D'ailleurs, une jeune femme passe et reste discuter un peu avec nous. Elle ne doit pas paraître fort différente des gens qui ont vécu ici il y a une vingtaine d'années. Cet anachronisme est effrayant. Après une heure d'attente, nous retrouvons le reste du groupe. Mon père était très angoissé et pensait que nous avions été enlevés... Je pense à ma mère, à ma petite soeur qui n'a jamais foulé la terre khmère, à toute ma famille qui a vécu ici. J'anticipe leurs émotions quand je leur raconterai ma journée. J'ai vu ce que je souhaitais alors que je n'avais aucun espoir d'y arriver. Je suis contente d'être venue et très contente de repartir. Je ne veux plus jamais revenir. Sophinie Ong * * *
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Publié dans Culture

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